Pensée du matin, du soir et de l'après-midi

Ma torpeur matinale

Une journée c’est long. Faut le dire c’est long quand on a mal. Ca commence par des pleurs. Ceux de la petite fille, notre petite fille, qui réclame son biberon. Alors j’émerge de mon sommeil. Je me tire lamentablement du lit. Je me rassure un peu, ce soir je retrouverai le réconfort des draps. C’est parti. Je jette un regard rapide dans le miroir. Pas coiffé, je resterai ainsi jusqu’à ce soir. Pas envie de faire un effort. C’est ma torpeur matinale. J’ai moi aussi envie de pleurer. Le soleil en se levant révèle mes angoisses que la nuit avait finalement aspirées. C’est la même ritournelle. Encore une fois je vois ton visage. Encore une fois je me souviens ton odeur. Je me doutais bien qu’il y aurait un prix à payer. Je répète les mêmes gestes machinalement tout en me liquéfiant. Biberon, douche, vêtements, cartable, café, clefs … je démarre. Premier arrêt, la nounou. Deuxième arrêt, encore un café. Et mon corps continue de se liquéfier. C’est une drôle de sensation, la liquéfaction. Ca part de bien loin dans mes entrailles et jusqu’au bout des doigts je sens que tout mon être lâche. Je me rassure … encore un peu de temps et la torpeur finira par s’en aller. Elle fera place à l’angoisse. Je la calmerai avec un autre café. Oui c’est absurde du café pour se calmer. Mais rien n’a plus de sens. Il sera bientôt 11h, je n’avance toujours pas. J’en ai soupé de cette torpeur. Mais c’est le prix à payer. Je dois m’en souvenir. J’ai été heureux. Un grand bonheur inexplicable, inexpliqué. La réduction de mon activité physique et psychique est un prix correct quand on y pense. On a rien sans rien. Pas de bien sans mal. Je veux oublier. Mais ça aussi c’est le prix à payer. Nous ne sommes malheureusement pas des machines au disque dur formatable. Que j’aimerais te serrer fort ! Que j’aimerais te rendre heureuse ! Que j’aimerais que tu sois là ! Mais la journée passe et le silence reste mon seul allié. Fiable compagnon … Son comparse le manque est beaucoup moins solide. Il m’inflige ses montagnes russes à me donner la nausée. Avec le café, c’est un sacré tandem. Est ce que je me détruis ? Peut être bien. J’avais tellement confiance. Confiance en toi, en moi, en nous. Et tu m’as jeté dans la torpeur matinale. Qui devient l’angoisse de l’après midi. Atteignant son apogée entre 17h30 et 19h. Aucun chemin ne se trace devant moi. Juste un sommet enneigé. Mais le soleil finira par décliner. Avec lui mes angoisses rejoindront la nuit. Je retrouverai la sécurité de notre lit. Je n’ai envie de rien d’autre. La fraîcheur du soir m’apaise alors que tes bras refusent de le faire encore. Je suis devenu un lourd caillou inerte. Je vais m’endormir près de toi. Ce soir il fera jour, demain de nouveau nuit. Une journée c’est long. Faut le dire c’est long quand on a mal. Et ça finit toujours par des pleurs, depuis que tu m’as laissé.

Anna S.

22 septembre, 2014 à 16 h 29 min | Commentaires (0) | Permalien


Da Capo, In Fine

Est-il possible de rejouer une partition mal accordée ? Certes l’un des compositeurs a décidé : sur douze bâtons de mesures de soupirs, la deuxième voix s’éteindrait. Drôle d’idée ! Un solo in fine ne fait point grand succès ! Mais la musique est vivante. Elle peut se réécrire. Ne peut-on pas remplacer, la double barre finale par un da capo mieux dirigé ? Le point d’orgue serait évincé par une mesure d’improvisation. Pas de virtuosité nécessaire, juste à laisser aller. Andante. Il faut de la structure. Un rythme ternaire aux sensations particulières. Un découpage en trois temps, un pour chaque voix et le dernier pour l’accord. La tonalité est importante. Le choix judicieux serait une gamme mineure appropriée. Des intervalles naturels et de la fluidité. Quelques altérations, des bémols gracieux, c’est moins ennuyeux. De l’émotion crescendo mais pas de presto. Le tempo giusto, de passages allegro en moderato. Des triolets légers et un phrasé de notes portées. Il resterait la mélodie à composer. Celle là serait colorée par quelques forte mais pas de symphonie emballée. Bref, une partition imparfaite mais vive de réalité. Après un 32ème de soupir, la deuxième voix ne pourrait-elle pas reprendre son souffle  ? Une pause indéterminée bien méritée. Est-il possible de s’accorder pour un da capo, in fine ?

Anna S.

19 septembre, 2014 à 15 h 44 min | Commentaires (0) | Permalien


Nature

Nature
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12 septembre, 2014 à 20 h 31 min | Commentaires (0) | Permalien


Les Chaussures de Vendanges

©Anna S.

Le verre est posé sur la table basse, face à un autre encore plein. Lucie savoure chaque soir ce petit plaisir de raisins fermentés assaisonnés de quelques aromates. C’est son beau-frère Louis qui en avait le secret. Ce vieux garçon de 90 ans était resté à ses côtés jusqu’à ce que la folie l’emporte.

La saveur du quinquina lui rappelle l’odeur épicée de son mari. Son verre à lui reste plein depuis longtemps. Ce drôle d’homme était parti un matin de mars, sans même l’avertir. Elle l’avait trouvé installé dans le fauteuil où elle-même est assise ce soir, l’air calme et reposé, mais parti. C’était tout lui ! Combien de fois l’avait elle cherché dans la vigne, le pressant de venir souper. Mais celui qu’on appelait « parrain » avait pour habitude de se laisser aller à la rêverie. Il en oubliait l’espace temps à contempler sans lassitude le paysage du Mont Alaric.

Vigneron … il fût un temps où c’était un métier respectable. Gabriel a travaillé ses vignes jusqu’au bout. Il fût même l’un des derniers à utiliser le cheval. Sur la photo au dessus de la cheminée, on le voit (en couleur s’il vous plait !) fier comme un paon, les pieds bien attachés à la terre, son canasson à sa gauche. Elle avait été prise par un journaliste de la gazette locale qui s’était réjoui de passer une journée de divertissement auprès de ces paysans d’un autre siècle.

Le siècle dernier… pas si lointain. Lucie qui a encore dans son armoire les chaussures de ses premières vendanges ne se doutait pas qu’elle verrait ce qu’enfant elle n’osait imaginer ! Ce 21ème siècle et ses fous ! Encore heureux que dans son village de l’Aude le temps s’est arrêté ! D’ailleurs il n’y a plus que des vieux comme elle. Ceux qui restent continuent à cultiver les jardins potagers, mangent du poisson le vendredi et de la viande seulement le dimanche. L’odeur du steak frétillant dans la poêle graisseuse lui remonte encore aux narines ! C’est bien comme ça qu’on fait les meilleurs plats, avec du saindoux et un vrai feu de cheminée.

Lucie avait refusé la modernité et tous ces engins lave « quelque chose » ou autre fours aux ondes mystérieuses. « Chose », c’est par ce mot qu’elle désignait à peu près tout ce que le monde lui présentait. C’est en préparant son potage de vermicelles sur la cuisinière à bois qu’elle avait constaté qu’elle oubliait le nom des … choses. Alors qu’elle se débattait au milieu des casseroles elle avait entendu ce cher Docteur Ferroul annoncer le diagnostic à son aide ménagère. Alzheimer. Un mot bien compliqué pour désigner ce que Lucie appelle simplement « la maladie des vieux ».

Quelques fois l’an, elle reçoit encore de la famille éloignée. Ces rares visites s’efforcent de lui remonter le moral, attentionnées et compatissantes. Mais elle n’est pas complètement dupe. Elle connaît la valeur de la ferme et sait qu’elle est plus attractive que sa petite personne. Gabriel et elle n’ont pas eu d’enfants. Cependant, ils avaient choisi de donner à ceux que les autres avaient abandonné. Et il y avait eu cette petite fille, Justine. Elle riait fraichement dans la cour, embrassant les poules et les chiens de chasse. Toute rondelette, elle apportait le bonheur et la vie à la maison. Seulement les enfants deviennent des adultes. Celle que Lucie considérait comme sa propre fille s’était détournée d’elle. Elle avait appris que la propriété serait vendue au profit de l’orphelinat…

Ainsi va la vie. Les vignes sont arrachées depuis fort longtemps. Les cuves servent de rangement. Les pots de confits prennent la poussière, en rang d’oignons sur les étagères. Lucie ne saurait dire quelles denrées renferment encore ces conserves d’antan. La maison qui autrefois grouillait d’amis s’était peu à peu vidée.

Certes Lucie oublie fréquemment les « choses ». Mais elle est bien loin de la folie. Bien que ce soir elle ait un doute… Le deuxième verre semble s’être légèrement vidé. Un frisson lui parcours le dos, une présence chaude dans la pièce. Mazette ! Elle avait pourtant verrouillé à double tour ! Soudain, dans le silence froid de novembre, une chaleur rassurante l’entoure. Dans la lueur de l’âtre, alors que ses yeux quittent lentement la photo de la cheminée, elle aperçoit Gabriel. Il se tient droit debout, non plus vouté par la fatigue de ses derniers temps de vie. Est-ce l’effet de l’alcool mêlé au reflet de sa veste de travail pendue au crochet (Lucie préférait ne pas ranger les affaires de Gabriel, au cas où il lui prendrait l’envie de revenir !) ? Sans chercher à comprendre (il faut bien accepter parfois de ne pas comprendre les « choses »), elle saisit son verre.  Elle se voit alors dans son aube de communiante, puis vendangeant les grains de muscat. Elle voit ce jeune homme brun et trapu qui l’attend au lavoir. Il lui sourit… Elle déguste une gorgée de quinquina, une dernière gorgée de vie … Elle voit une dernière fois ses chaussures de vendanges.

Anna S.

Pour Lulu,
Merci pour les souvenirs que tu m’as livrés
Merci pour les « choses » que tu sais si bien raconter
Merci pour la saucisse de foie dans l’huile !

 

11 septembre, 2014 à 14 h 34 min | Commentaires (2) | Permalien


Love by Alice

love alice

9 septembre, 2014 à 17 h 01 min | Commentaires (0) | Permalien